Dans les derniers jours de la campagne pour les élections de mi-mandat, le président des États-Unis et l’un des principaux membres de son gouvernement ont prononcé deux des discours les plus ouvertement racistes de l’histoire moderne des États-Unis. Tous deux s’en sont pris aux Arabes américains, et cela lors d’interventions dans le Michigan, l’État qui compte la plus forte proportion d’habitants d’origine arabe, plus de 400 000 personnes.
Lors d’un meeting dimanche à Port Huron, Trump a consacré l’essentiel de ces deux heures à attaquer Abdul El-Sayed, le candidat démocrate au Sénat américain, médecin et ancien directeur de la santé publique de Detroit, né dans le Michigan. Il a traité El-Sayed de « membre jihadiste des Frères musulmans », qui serait « du côté des terroristes » et « préférerait de loin la charia ». Il a affirmé qu’El-Sayed « devrait passer par un détecteur de métaux avant d’être autorisé à entrer au Sénat », que quiconque aurait un tel passé serait « incapable d’obtenir une place à bord d’un avion », et qu’en tant que sénateur il aurait accès aux « secrets de sécurité nationale les mieux gardés du pays ».
Trump a comparé ceux qui font campagne contre El-Sayed aux passagers qui avaient affronté les pirates de l’air du vol 93 d’United Airlines, en faisant monter sur l’estrade le père du passager Todd Beamer et en disant à la foule que le Michigan « devait se lever et se battre, tout comme Todd l’avait fait, pour empêcher un jihadiste de pénétrer dans le Capitole ».
David Beamer a dénoncé El-Sayed, né dans la banlieue de Detroit, en déclarant : « Un acte de naissance ne fait pas de vous un Américain. » Il s’en est ensuite pris aux socialistes, affirmant que l’ennemi « est ici même, parmi nous… Ils se disent Democratic Socialists of America ». Trump a repris à son compte cet amalgame entre les DSA et Al-Qaïda : « Et nous n’allons pas céder l’Amérique aux communistes, aux jihadistes. Nous n’allons pas le faire ici.”
Le lendemain, à Grand Rapids, le secrétaire à la Santé et aux Services sociaux Robert F. Kennedy Jr. a prolongé cette campagne de diffamation par une attaque plus large visant l’ensemble de la population arabe de la planète. Après avoir dénoncé les Frères musulmans comme un « culte de la mort » supposément imprégné d’une idéologie de « génocide », il a poursuivi : « Il y a 500 millions d’Arabes dans le monde. Et pourtant ils ne produisent pas de science. Ils ne remportent pas le prix Nobel. Ils ne remportent pas le prix Fields. Ils ne remportent pas le prix Wolf. Ils ne produisent pas de littérature. »
L’affirmation de Kennedy est aussi ignorante qu’ignoble. Les civilisations qu’il méprise ont préservé et prolongé la culture et la science de la Grèce et de Rome pendant les siècles où l’Europe occidentale en avait perdu le fil. Le monde entier compte avec des chiffres arabes, ainsi nommés parce que, bien que d’abord conçus en Inde, ils ont été modifiés et perfectionnés en Perse (l’Iran actuel) et dans les pays arabes avant d’être transmis à l’Europe par l’Afrique du Nord, puis par l’Espagne. L’algèbre, de l’arabe al-jabr, et l’algorithme, du nom du mathématicien du 9e siècle al-Khwârizmî, qui écrivait en arabe à Bagdad, ne sont que les plus connus de nombreux termes de ce genre.
Le prix Nobel a été décerné à Naguib Mahfouz pour la littérature et à Ahmed Zewail pour la chimie, tous deux Égyptiens. Le prix de chimie est allé à Moungi Bawendi, fils d’un mathématicien tunisien, en 2023, et à Omar Yaghi, né à Amman de réfugiés palestiniens chassés de leur village en 1948, en 2025. Zewail et Yaghi ont aussi reçu le prix Wolf de chimie, l’une des distinctions mêmes que citait Kennedy. La médaille Fields, la plus haute récompense en mathématiques, est allée en 1966 à Michael Atiyah, d’ascendance libanaise et écossaise. Les Instituts nationaux de la santé (NIH), qui relèvent du département que Kennedy dirige aujourd’hui, ont été dirigés de 2002 à 2008 par le radiologue né en Algérie Elias Zerhouni.
Ce ne sont là que les noms les plus célèbres parmi d’innombrables scientifiques, médecins, ingénieurs et universitaires arabes qui ont façonné leurs disciplines ces dernières décennies. On compte parmi eux Huda Zoghbi, neuroscientifique libano-américaine qui a identifié le gène responsable du syndrome de Rett ; Charles Elachi, qui a dirigé pendant quinze ans le Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la NASA ; Mona Hanna-Attisha, pédiatre irako-américaine qui a révélé l’intoxication au plomb des enfants de Flint, dans le Michigan ; et l’architecte irako-britannique Zaha Hadid, première femme à avoir remporté le prix Pritzker.
Le monde arabe compte aujourd’hui des poètes, des romanciers et des dramaturges lus partout. La poésie de Mahmoud Darwich et d’Adonis, les romans de Tayeb Salih, de Ghassan Kanafani et d’Elias Khoury ont été traduits dans des dizaines de langues, et en 2019 Celestial Bodies, de l’écrivaine omanaise Jokha Alharthi, est devenu le premier roman arabe à remporter le prix international Booker. Des scientifiques du monde arabe travaillent dans de grands laboratoires à travers le monde, dont beaucoup aux États-Unis.
La destruction des universités et des bibliothèques arabes à l’époque moderne est due avant tout aux bombardements américains et israéliens et aux occupations qui les ont suivis : à Bagdad, où la Bibliothèque nationale d’Irak a brûlé dans les premiers jours de l’occupation américaine et où des centaines d’universitaires ont été assassinés dans les années qui ont suivi ; à Beyrouth, bombardée à maintes reprises par Israël depuis 1982 ; et à Gaza, où toutes les universités ont été endommagées ou détruites. En Iran, Israël a assassiné un physicien après l’autre, en tuant au moins 14 lors de la guerre de juin 2025 à laquelle Washington s’est joint.
Kennedy, pour sa part, mérite une sorte de prix Nobel négatif pour son offensive contre la science médicale, en particulier dans les domaines de la vaccination et de la santé publique. Sa désignation par Trump à la tête du département de la Santé et des Services sociaux (HHS) annonçait que la seconde administration Trump ferait la guerre au savoir scientifique en encourageant l’ignorance, l’hystérie et les préjugés religieux. L’un des charlatans antivaccins les plus notoires au monde, Kennedy avait fait campagne à Samoa en 2019, quelques mois avant qu’une épidémie de rougeole n’y tue 83 personnes, pour la plupart de jeunes enfants, et il préside aujourd’hui à la pire résurgence de la rougeole aux États-Unis depuis 1991. Colportant pseudoscience et mensonges purs et simples, il a supprimé quelque 20 000 emplois au HHS, purgé le comité consultatif sur les vaccins des Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC), réduit le calendrier vaccinal des enfants et démantelé les agences de son département, subordonnant la santé de la population aux diktats de l’oligarchie financière.
L’administration Trump cherche à instaurer aux États-Unis un climat de pogrom, dirigé dans un premier temps contre les Arabes et les musulmans, afin de fournir une justification idéologique à la fois à la répression intérieure et à l’agression extérieure.
À l’extérieur, Trump est en guerre contre l’Iran et facilite les massacres que poursuit Israël à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et en Syrie, dirigé contre la population arabe. La campagne de propagande antimusulmane déshumanise les victimes des bombes et des missiles américains et israéliens. Elle coïncide avec les préparatifs en vue de reprendre les bombardements massifs de l’Iran immédiatement après l’élection, ainsi qu’avec les discussions sur une intervention américaine au Yémen contre les rebelles houthis.
À l’intérieur, les Arabes américains et les musulmans américains sont présentés comme l’« ennemi intérieur », avec un degré d’invective et d’incitation racistes extraordinaire même pour l’administration Trump. Cette incitation accompagne les préparatifs de l’administration pour rejeter les défaites électorales républicaines attendues lors des élections de mi-mandat du 3 novembre : l’exigence formulée lundi par l’administration que l’État de Washington mette de côté les bulletins de plus de 400 électeurs qui, selon elle, pourraient ne pas être citoyens américains, l’action en justice visant à invalider 20 000 bulletins en Californie et celle visant à bloquer la certification des résultats en Alaska.
Des alliés de Trump comme le gouverneur du Texas Greg Abbott recourent à ces procédés de diffamation de manière de plus en plus tirée par les cheveux, comme lorsqu’il affirme que son adversaire démocrate, Gina Hinojosa, une Latina d’Austin, serait d’une manière ou d’une autre partisane de la « charia ». Des législateurs texans ont déposé des projets de loi visant à interdire la charia – alors que personne n’a proposé de l’instaurer – à restreindre la construction de mosquées et à détruire par d’autres moyens les droits constitutionnels des musulmans américains à pratiquer leur religion et à faire de la politique.
Ces méthodes ne sont pas propres à Trump et à ses acolytes fascistes aux États-Unis. Tous les gouvernements européens jouent la même carte. En Italie, le gouvernement néofasciste Meloni a répondu aux manifestations de masse du mois dernier par des perquisitions au domicile de « militants pro-Hamas », l’arrestation d’un italo-marocain accusé de gérer un compte Instagram qui appelait à manifester, et la thèse selon laquelle les troubles seraient l’œuvre de forces étrangères. Trump lui-même a présenté les manifestations en France comme la conséquence de l’immigration. L’islamophobie entretenue pendant la répression, sous le mandat Biden, du mouvement contre le génocide à Gaza est désormais un instrument dirigé contre le mouvement de la jeunesse et des travailleurs face aux conditions sociales.
Trump est le représentant politique d’une oligarchie financière qui a accumulé des richesses à une échelle sans précédent historique tandis que le niveau de vie de la population décline, qui a déclenché une guerre illégale dont le coût se répercute désormais sur les prix et les salaires, et qui a accumulé une dette nationale de plus de 40 000 milliards de dollars. Le gouffre entre l’ampleur de la crise américaine et mondiale et le contenu de cette élection mesure le déclin du capitalisme américain.
Qu’un personnage répugnant comme Trump soit président n’est pas la cause de ce déclin, mais sa conséquence.
Le Parti démocrate, quant à lui, n’a aucune réponse. Aucun dirigeant démocrate n’a qualifié le discours de Trump à Port Huron pour ce qu’il est. Obama, qui faisait campagne aux côtés d’El-Sayed à Detroit la veille, a dirigé des plaisanteries contre Trump et n’a rien dit des manœuvres de l’administration contre l’élection. Le parti partage la politique de guerre ; sa querelle avec Trump porte sur son exigence d’une focalisation plus grande sur la Russie plutôt que sur l’Iran.
Et il a une peur panique de la seule force capable de s’opposer à Trump, le mouvement venu d’en bas, qu’il s’est efforcé, à chaque étape, de ramener dans le giron de ses propres campagnes. Les manifestations « No Kings » [« Pas de rois »], qui ont fait descendre des millions de personnes dans la rue l’an dernier et en mars, ont été transformées en octobre en une opération de mobilisation électorale où les orateurs n’ont rien dit de l’Iran, de Gaza ni des attaques contre les droits démocratiques et contre l’élection elle-même.
Rien dans la crise politique américaine ne sera réglé par le vote du 3 novembre. Quel qu’en soit le résultat, la guerre et les attaques contre la classe ouvrière s’intensifieront, et la campagne d’incitation se poursuivra, car la crise qui l’engendre se poursuivra. La réponse se trouve là où elle a commencé à émerger, en France, en Espagne, en Italie et en Serbie : dans le mouvement indépendant de la jeunesse et des travailleurs contre la guerre, l’austérité et la dictature. Ce que ce mouvement requiert aux États-Unis, c’est une forme politique qui lui soit propre : un parti de la classe ouvrière qui s’oppose à la fois à l’incitation fasciste de l’administration et au système capitaliste, défendu par les deux partis, qui a dégradé la vie politique américaine à ce point.
Il y a onze ans, dans un commentaire sur le premier débat présidentiel républicain auquel participait Donald Trump, nous avons cherché à illustrer le caractère dégradant de cet événement en rappelant les propos du fondateur de la Quatrième Internationale, dans le « Manifeste de la Quatrième Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale », adopté au cours des premiers mois de la Seconde Guerre mondiale. Nous écrivions alors :
Léon Trotsky a écrit un jour que la propagande nazie avait ramené la pensée politique au niveau de “l’aboiement du chien et [du] grognement du porc”. Quelque chose de semblable se produit dans le système politique capitaliste en décomposition des États-Unis.
Trotsky faisait référence en particulier à l’antisémitisme frénétique d’Hitler, de Goebbels et de Julius Streicher, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire nazi Der Stürmer. Aujourd’hui, ces mots s’appliquent avec la même force à la diabolisation des Arabes et des musulmans par Trump, Vance, Kennedy et Abbott.
Nous pourrions même présenter nos excuses aux chiens et aux porcs, animaux éminemment utiles et intelligents, et conclure que la dégradation intellectuelle des représentants de l’impérialisme américain a atteint des niveaux qui dépassent cette métaphore. Leur stupidité, leur vulgarité et leur arriération pure et simple démontrent à la fois la faillite du système de profit et la nécessité urgente pour la classe ouvrière de mobiliser sa force de classe afin d’en finir avec le capitalisme et d’instaurer le socialisme.
