La conférence Socialisme 2026 et la politique pro-guerre des Democratic Socialists of America

La conférence Socialism 2026 s’est tenue du 4 au 7 septembre à Chicago, organisée par Haymarket Books et soutenue sans réserve par les Democratic Socialists of America (DSA). Ses panels promettaient de débattre de la lutte pour le « socialisme révolutionnaire », l’« anti-impérialisme » et l’anticolonialisme.

La plupart des quelque 190 séances portaient sur les préoccupations de la pseudo-gauche des classes moyennes: politique identitaire raciale, genre et sexualité, religion et spiritualité. Mais l’axe politique central de la conférence était visible dans ses panels sur la politique étrangère, qui présentaient comme de l’« anti-impérialisme » le soutien à la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie et au conflit de Washington avec la Chine. Derrière les invocations de l’« anti-impérialisme » et du « socialisme » il y avait la politique étrangère pro-guerre du Parti démocrate.

Lors de ces panels, les intervenants ont dénoncé l’« impérialisme » russe et chinois, blanchi l’attribution par le gouvernement ukrainien d’honneurs d’État à des auteurs de l’Holocauste, attaqué la politique zéro-COVID de la Chine et repris les éléments de langage de l’administration Trump sur les « camps de concentration » chinois destinés à la minorité ouïghoure.

La conférence Socialism se tient chaque année à Chicago depuis 2002. Elle a été fondée par l’International Socialist Organization (ISO); elle est passée lorsque l’ISO s’est dissoute en 2019 à Haymarket Books — qui avait été la branche édition de celle-ci — avec comme partenaires les DSA et le magazine Jacobin. Le programme de cette année a été avalisé par plus de 90 organisations, parmi lesquelles les DSA, le Tempest Collective, Solidarity, New Politics, l’Ukraine Solidarity Network et la Boris Kagarlitsky International Solidarity Campaign.

Le premier des panels consacrés à la politique étrangère a eu lieu le samedi, lorsqu’Ashley Smith est intervenu sur le thème « Les États-Unis et la Chine : rivalité impériale dans un monde multipolaire ». Smith, vétéran de l’ISO et aujourd’hui dirigeant du Tempest Collective — un groupe formé par d’anciens membres de l’ISO —, est coauteur de l’ouvrage China in Global Capitalism publié par Haymarket et membre de la section de Champlain Valley du DSA, dans le Vermont.

La Chine et la Russie, a-t-il déclaré, « sont des prédateurs en pleine ascension qui exploitent leur propre classe ouvrière, oppriment leurs propres minorités nationales, oppriment les nations opprimées dans leur orbite ».

À propos de la Chine, Smith a tenu des propos qui n’auraient pas déparé un point de presse du Département d’État. La Chine était « une puissance impérialiste rivale des États-Unis » et « l’internement de masse des Ouïghours dans des camps de concentration » figurait parmi les plus grands crimes contre l’humanité commis par un gouvernement. Tout socialiste « qui brandirait et vanterait le zéro-COVID… ferait bien de se faire examiner la tête », a-t-il lancé au sujet d’une politique grâce à laquelle la Chine a recensé environ 5 000 décès dus au COVID en trois ans.

Le panel du dimanche, « Néofascisme russe : impérialisme à l’étranger et répression à l’intérieur», était consacré au nouveau livre Russia’s New Imperialism: Capital and Ideology d’Ilya Matveev et Ilya Budraitskis, deux universitaires russes qui ont quitté la Russie après l’invasion. Il était parrainé par la campagne pour la libération de Boris Kagarlitsky, le sociologue russe condamné en 2024 à cinq ans de prison pour une publication sur les réseaux sociaux au sujet de la guerre. Le panel a qualifié le gouvernement russe de « fasciste », tout en passant sous silence et en minimisant la promotion et la glorification ouvertes, par le gouvernement ukrainien, d’auteurs de l’Holocauste.

Matveev, à présent politologue à l’université d’Helsinki, a balayé de la main l’expansion de l’OTAN vers l’est comme cause de la guerre en parlant de « tous ces arguments éculés ». « En termes d’équilibre nucléaire, il n’y a jamais eu de menace pour la Russie », a-t-il affirmé. Il s’est plaint de ce qu’avant 2022 « le soutien américain à l’Ukraine était extrêmement limité ».

Budraitskis, historien qui a passé les deux dernières années comme chercheur invité à l’université de Californie à Berkeley, a reproché à la salle de « parler sans arrêt du génocide en Palestine sans parler de cette guerre russe ouvertement génocidaire ».

Quand la parole a été donnée à la salle, un enseignant à la retraite, qui accusait le gouvernement ukrainien de détenir « des milliers et des milliers de prisonniers opposés à la guerre », a été couvert par les cris d’un participant pro-guerre qui avait raturé le nom de son badge. L’enseignant, refusant de se laisser intimider, a dit à l’homme de « la fermer » et a poursuivi son intervention.

Interrogé ensuite quant à savoir s’il condamnait les honneurs d’État décernés par l’Ukraine à des auteurs de l’Holocauste, Budraitskis a affirmé n’en connaître aucun. Lorsqu’on lui a lu une liste d’auteurs de l’Holocauste honorés par le gouvernement Zelensky, il a refusé de commenter.

Tanya Vyhovsky, sénatrice de l’État du Vermont, faisait partie des intervenants de la session de clôture de la conférence, « La gauche et la question nationale : bâtir une solidarité sans exception», organisée par l’Ukraine Solidarity Network, aux côtés de la sociologue de l’université de Chicago Eman Abdelhadi, de Reza Rezaian de la Gauche iranienne unie et du socialiste vénézuélien Simón Rodríguez.

Un journaliste du WSWS a demandé depuis la salle si les intervenants condamnaient la glorification des auteurs de l’Holocauste par le gouvernement Zelensky. Vyhovsky a répondu : «Les États-nations, aucun d’entre eux n’est exempt d’avoir causé du tort. » Et d’ajouter: « Je ne peux pas tout savoir de ce qui s’est passé, mais lorsqu’on portera la chose à mon attention, je m’en occuperai.»

L’Holocauste se trouvait ainsi placé sur le même plan que le tort causé par n’importe quel État, et sa célébration officielle en Ukraine traitée comme un détail qui n’était pas encore parvenu à sa connaissance. Les honneurs en question sont ceux que l’État ukrainien a décernés à Stepan Bandera, à l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et aux dirigeants de la division Galicie de la Waffen-SS — des collaborateurs nazis impliqués dans le meurtre de masse de Juifs et de Polonais, et aujourd’hui officiellement désignés « héros nationaux » de l’Ukraine.

Des membres et sympathisants du Parti de l’égalité socialiste (PES) ont distribué des tracts sur le cas de Bogdan Syrotiuk, le trotskyste ukrainien de 27 ans condamné le 10 août à 15 ans de prison pour s’être opposé à la guerre et avoir appelé les travailleurs de Russie et d’Ukraine à s’unir contre celle-ci. Parmi les motifs invoqués par le tribunal figurait sa « réinterprétation » des «héros nationaux » que les intervenants venaient tout juste de refuser d’évoquer.

Une seule intervenante a exprimé son opposition à l’emprisonnement de Bogdan, Suzi Weissman, et elle l’a assortie d’un appel à la défaite militaire de la Russie. Rédactrice du magazine Against the Current et trésorière de la campagne Kagarlitsky, elle présidait le panel du dimanche. Weissman a déclaré : « Moi aussi, je suis pour… une victoire de l’Ukraine et la défaite de la Russie. Certains appelleraient cela du défaitisme révolutionnaire. Poutine doit partir.» Le défaitisme révolutionnaire, tel que Lénine l’a élaboré, désignait la lutte contre sa propre classe dirigeante en temps de guerre. Weissman a employé ce terme pour réclamer la défaite militaire d’un gouvernement visé par l’impérialisme américain.

Amy Goodman, animatrice de l’émission d’information Democracy Now!, et Hasan Piker, le streameur Twitch qui était la tête d’affiche du panel des DSA mêmes, ont refusé de faire une déclaration lorsqu’ils ont été interrogés directement.

Le contexte de cette conférence est celui d’un virage à gauche de la part de larges couches de travailleurs et de jeunes, provoqué par l’éruption de la guerre impérialiste et l’imposition de dictatures dans le monde entier. Ce changement s’est traduit par une hausse des effectifs des DSA, qui ont annoncé en juillet avoir dépassé les 120 000 membres.

Ces couches ont été en très grande majorité dirigées vers les grands panels où Piker et Goodman attiraient des centaines de personnes. Blagues, plaisanteries et références à la culture populaire donnaient à ces séances des airs de soirée de stand-up, tandis que la discussion politique était consacrée aux manœuvres électorales.

Piker a exhorté les membres des DSA à faire du bénévolat pour des candidats démocrates qui ne se disent pas socialistes et à les soutenir, érigeant en modèle la campagne menée dans le Michigan par Abdul El-Sayed, l’ex-directeur de la santé de Detroit qui a remporté l’investiture démocrate pour le Sénat américain le 4 août. Piker a fait campagne avec El-Sayed en avril et en août. Interrogé sur MS NOW le 31 juillet sur pourquoi il n’était pas aux DSA, El-Sayed a répondu: « Parce que je ne suis tout simplement pas socialiste.» Faire campagne pour de tels candidats, a expliqué Piker à la salle, voilà à quoi servait les DSA.

Ces séances n’ont jamais abordé un fait pourtant décisif: les DSA soutiennent et approuvent la guerre américaine contre la Russie, qui connaît une escalade rapide. Ses deux élus au Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib, ont voté l’enveloppe de 40 milliards de dollars pour la guerre en Ukraine en mai 2022, puis celle de 61 milliards en avril 2024.

C’est là la politique du Parti démocrate. Les DSA en sont une faction, et la ligne définie dans les ateliers de Chicago est celle du parti qui a financé la guerre.

Les DSA sont les héritiers politiques de Max Shachtman, qui rompit avec le trotskysme pour faire la paix avec l’impérialisme américain. En 1940, alors que l’Europe était en guerre, Shachtman et James Burnham entraînèrent une minorité hors du Socialist Workers Party, le parti trotskyste américain, refusant de défendre l’Union soviétique contre l’attaque impérialiste.

Léon Trotsky leur répondit dans Défense du marxisme, écrivant que la minorité « menait une tendance petite-bourgeoise typique » qui avait capitulé devant l’opinion publique bourgeoise. Il insista sur le fait que la capitulation théorique serait suivie d’une capitulation politique.

Shachtman intégra son Independent Socialist League au Socialist Party en 1958, soutint l’invasion de la baie des Cochons à Cuba par la CIA en 1961 et se fit le champion de la guerre du Vietnam. Il orienta ses partisans vers le Parti démocrate en vertu de la stratégie du «réalignement», et ses acolytes finirent dans le mouvement néoconservateur.

Son protégé Michael Harrington fonda le Democratic Socialist Organizing Committee en 1973 et le fusionna avec le New American Movement en 1982 pour former les DSA. Deux autres disciples de Shachtman dirigèrent les instruments du changement de régime de Washington: Carl Gershman à la présidence de la National Endowment for Democracy et Tom Kahn à la tête du département des affaires internationales de l’AFL-CIO.

Dans ses Lettres de loin de 1917, Lénine qualifiait la guerre mondiale de grand metteur en scène qui mettait chaque tendance politique à sa place. Les quatre jours de Chicago en ont offert une démonstration. Les travailleurs et les jeunes qui entrent en lutte doivent être mis en garde contre les va-t-en-guerre et les réactionnaires qui peuplent les hautes sphères des Democratic Socialists of America et en déterminent la politique.

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